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20-01-2014

Entretien avec Bruno Suzzarelli, président du MuCem

- Bouches-du-Rhône

À l'occasion d'une conférence de presse la semaine dernière, Bruno Suzzarelli a presenté le bilan chiffré de l'année. En 2013, le Musée des civilisations de l'Europe et de la Méditerranée a reçu 1,824 million de visiteurs dont près de 600 000 pour les expositions payantes. Entretien avec celui qui préside ce qui restera comme étant la plus grande geste architecturale de Marseille Provence 2013.

 

MERIDIEN MAG : Ce musée est l’aboutissement d’un parcours heurté : il a connu quelques présidents, plusieurs ministres, différents projets, suscité un débat intellectuel sur l’ethnologie française, une polémique sur son installation en Province et, in fine, il a alimenté les doutes sur la capacité de Marseille à être à la hauteur de son titre de Capitale européenne de la Culture. Quel regard portez-vous rétrospectivement sur les choses ?
Bruno Suzzarelli : Il y a eu un débat scientifique, porté par une partie des conservateurs de l’ancien Musée des arts et traditions populaires (MNATP) hostiles à sa délocalisation en Province (le MuCem est un musée décentralisé abritant les collections du MNATP et une partie des collections du Musée de l’homme, NDLR), et par les milieux de l’ethnologie, qui ne contestaient pas le fait que l’on installe un musée des civilisations européennes à Marseille mais que l’on abandonne le MNATP dans sa définition héritée de Georges Henri Rivière, le père de l’ethnologie française. Je reste néanmoins convaincu de la pertinence du choix scientifique décidé par mon prédécesseur (Michel Colardelle depuis 1996, évincé par Christine Albanel en 2009, alors ministre de la Culture, NDLR) et que j’ai confirmé une fois en charge de la préfiguration du MuCem en 2009. À l’ère de la mondialisation, de la circulation des gens entre les continents, un grand musée de société n’a pas grand sens s’il se contente de la seule lecture d’un pays. D’où le propos international et comparatiste du MuCem qui se veut pluridisciplinaire, ouvert sur les civilisations de la Méditerranée et de l’Europe.


Du coup, beaucoup s’interrogent sur le profil de public d’un musée national français, dédié à l’Europe et à la Méditerranée, qui sollicite l’anthropologie, la sociologie, l’histoire…

B.S. : Il s’adresse au contraire à un public très large par les questionnements qu’il pose autour de l’environnement, de la religion, des rapports entre les hommes et les femmes, de la violence, et des conflits : comment les Français présentaient-ils l’expédition de Bonaparte en Égypte et comment les Égyptiens l’ontils vécue, comment les Français parlent-ils de la guerre d’Algérie et qu’en dis(ai)ent les Algériens ?… On le fait par des expositions temporaires et permanentes comme un musée classique mais aussi avec l’ambition d’être une cité culturelle, organisant des rencontres, des débats, des films, des spectacles, des concerts…


En tant que président d’un établissement culturel public, faites-vous partie de ceux qui pensent que les musées demeurent des organisations sans but lucratif et sans perspective réaliste de dégager des bénéfices ou qu’ils sont des entreprises comme les autres ?

B.S. : Je gère un établissement public à caractère administratif et n’ai pas vocation à faire du profit ! En revanche, je dois optimiser la gestion pour peser le moins possible sur le contribuable, ce qui suppose de dégager des ressources propres. Je ne vois pas la différence avec un chef d’entreprise si ce n'est que le profit n'est pas la première motivation. Notre raison d’être est l’exécution d’une mission de service public de façon telle qu’elle ne soit pas aberrante pour les finances publiques.


Pour 2013, vous aviez un budget de fonctionnement de 20,8 M€. Et en 2014 ?
B.S. : Le conseil d’administration (17 membres dont six représentants de l’État, trois représentants des collectivités territoriales contribuant au financement, six personnalités françaises ou étrangères désignées par arrêté et deux représentants du personnel, NDLR) a adopté un budget de 23 M€, dont 5,5 M€ pour le personnel (125 ETP, NDLR). On l’a établi en fonction de perspectives budgétaires réalistes et responsables. Restent deux incertitudes : la première porte sur les coûts d’exploitation d’un bâtiment neuf et très expérimental comme le MuCem. L'autre concerne les recettes car nous avons ouvert dans la conjoncture exceptionnelle de Marseille- Provence Capitale européenne de la Culture. Aussi, vous avez toujours un effet de curiosité la première année d’exploitation. Les collectivités n’ont pas souhaité participer à votre budget de fonctionnement. Elles auraient pu y contribuer via un Établissement public de coopération culturelle (statut permettant d’associer plusieurs collectivités territoriales et éventuellement l’État, NDLR). Elles ont refusé car cela aurait supposé qu’elles acceptent de financer de manière pérenne le fonctionnement !


Quelle est la part des ressources propres dans votre budget ?
B.S. : La subvention de l’État représente 17,7 % et les ressources propres, 5,3 %. Elles proviendront de la billetterie, de la privatisation des espaces, du mécénat, des concessions (restauration, librairie) et des recettes commerciales tirées des produits dérivés. Je dois optimiser la gestion pour peser le moins possible sur le contribuable, ce qui suppose de dégager des ressources propres, ce qui ne signifie pas profit.

 

Où mettez-vous le curseur en termes de fréquentation pour que soyez à l’équilibre ?
B.S. : En 2013, pour les sept mois (le musée a été inauguré en juin, NDLR), je m’étais fixé un objectif à 300 000. Nous avons enregistré 1,824 million de visiteurs dont près de 600 000 pour les expositions payantes. On table sur 400 000 entrées en 2014.


C’est un objectif de rentabilité ?

B.S. : Nous avons enregistré 80 % d'entrées payantes mais nos premiers mois d’activité ne reflètent pas la réalité d’un musée, où la proportion de gratuité peut monter jusqu’à 50 %. Nous sommes à 20 % car nous avons ouvert en juin, hors périodes scolaires Le taux de gratuité va croître au fur et à mesure que l’on va attirer une population. On peut considérer que l’augmentation du nombre d’entrées gratuites est un objectif culturel légitime. Disant cela, je sais que le responsable du budget
va me rappeler que l’objectif est aussi d’avoir des rentabilités plus élevées.

Vous n’avez pas initié de politique tarifaire spéciale à l’occasion de MP 2013, à la façon d’un city pass couplant entrées, nuitées d’hôtels et transport par exemple.
B.S. : On l’a fait à une toute petite échelle, avec le “club” des musées du J4. Tout visiteur se présentant avec un billet du musée Regards de Provence bénéficiait d’un tarif réduit. On a par ailleurs des accords hôteliers, qui jouent le rôle de représentants de commerce. Il faut désormais aller beaucoup plus loin et par ailleurs, travailler avec les agences de voyages pour capter les croisiéristes avant qu’ils n’embarquent dans les cars !


Jusqu’où irez vous dans le développement des activités destinées à augmenter les ressources propres ?

B.S. : Il ne faut pas espérer beaucoup de recettes des activités artistiques hors expositions (concerts, cinéma, etc.). Les redevances liées aux concessions de restauration et de librairie d’une durée de 10 ans (le musée comprend quatre espaces de restauration et une librairie Actes Sud, NDLR) sont assujetties aux chiffres d’affaires avec intéressement (négociations non divulguées). La privatisation d’espaces offre du potentiel mais on ne pourra pas avoir sur ce segment une croissance exponentielle car nous avons fait d’emblée le plein grâce à notre offre modulable : de 60 personnes pour l’espace VIP à 130 pour l’auditorium et 1 500 pour privatiser le musée. Reste une inconnue : sera-t-on encore business friendly dans 6 mois ? On table sur un chiffre d’affaires de 500 K€ en 2014.


Qu’attendez-vous du mécénat ?
B.S. : Cette année, il était très difficile de plaider notre cause auprès des entreprises : les budgets ont été accaparés par l’événement MP 2013. On va s’appuyer en partie sur la Société des amis du MuCem, l’une des plus dynamiques en France avec près de 1 000 adhérents, laquelle a créé son club d'entreprises. Mais l’objectif est aussi de nouer des partenariats en direct sachant que, de par notre rayon d’action à l’international, nous sommes légitime. J’estime sa contribution à 3 % mais avec l’intuition que l’on pourra monter à 10 assez rapidement.


Vous n’avez pas de contrat de performance avec l’État ?
B.S. : Pas encore mais cela ne saurait tarder.


Avec obligation économique de résultat ?
B.S. : Il peut y avoir un tas de clauses dont certaines d'ordre économique.


Pensez-vous à une politique de valorisation de vos fonds ?
B.S. : On étudie dans quelle mesure on peut imaginer des expositions circulantes. Mais nos fonds sont moins spectaculaires que ceux du Louvre ou d’Orsay. On peut aussi dégager des revenus par les droits à l’exploitation de nos oeuvres, ou encore à l’image du bâtiment.
Tout est à l’étude.


Le débat porte actuellement sur l’après 2013. Comptez-vous vous engager si une association d’ambassadeurs se crée ?

B.S. : Je suis désireux de participer à cette action collective qui concerne l’agglomération Aix- Marseille. Je n’ose pas employer le terme de métropole (rires) et j’estime que le MuCem a pris une place telle qu’il doit être un acteur participant à toutes les réflexions sur le
devenir culturel de la (pause)… métropole.

 

Propos recueillis par Adeline Descamps


Le MuCem : Un coût initial et des dérapages
Un rapport de la Cour des comptes sur les musées nationaux a été particulièrement sévère à l’endroit du MuCem. “Il était critique sur l’évolution des coûts. Les dérapages ont été liés aux incertitudes politico-budgétaires depuis l’attribution du concours d’architecture en 2004”, se défend Bruno Suzzarelli. Le MuCem se décline en trois sites - bâtiment neuf sur le môle J4, Fort Saint- Jean à ses côtés et le Centre de conservation et de réserve (CCR) sur la caserne du Muy - dont les deux premiers en maîtrise d’ouvrage État et l’autre en Partenariat Public Privé (prévu sur 25 ans). En valeur fin de chantier (foncier + construction/aménagement), le coût s’est élevé pour les deux premiers à 167 M€ auxquels il faut ajouter 7 M€ d’équipements (systèmes d’information, équipements techniques et informatiques,etc.) à la charge du MuCem. Le CCR a coûté 27 M€. Avec le transfert des collections à Marseille, (14 M€ à la charge du MuCem), le total s’élève à 208 M€, dont 150 M€ par l’État et 58 M€, à parité égale, par la Région, le Département, et la Ville.

 

 

 

* Entretien réalisé en novembre (dans le magazine MERIDIEN MAG, actuellement en kiosque)


 

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